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#9 De l'Anthropocentrisme au Biocentrisme

Salut les résistant.e.s et couturie(è)r.e.s!

Maintenant qu’il commence à faire (vraiment, -7°C ici en Finlande!) froid, que les feuilles sont tombées en masse et qu’on est reparti sur une relation longue-distance avec le soleil, avez-vous aussi remarqué des petites bêtes et insectes se frayer un chemin dans la chaleur de vos maisons? Avez-vous aussi horreur de quand, lors d’un moment de couture paisible, une grosse araignée apparaît dans votre champ de vision, en se balançant au bout de son fil et en se tissant une toile bien douillette dans le coin de la pièce? Je ne sais pas vous, mais moi, ayant eu l’habitude de tuer à coup de mouvements ninjas toutes ces invitées pas invitées et tout autre insecte peu charmant, j’ai toujours eu une petite sensation de regret, de recul, à m’imaginer que si les rôles étaient inversés, je trouverais vraiment dommage de terminer ma belle vie, écrasée par une pantoufle ou un journal… Et quoi si les araignées ont elles aussi le droit de vivre? Au-delà de ce petit cas presque cocasse et anodin, vous avez peut-être aussi déjà réfléchi à votre rapport et votre manière de voir la viande de la vache, du petit veau, du poulet qui se trouve dans votre assiette. Et si c’était nous qui étions élevés industriellement ainsi et vendus après avoir été emballé et pesé au Delhaize? Toute cette réflexion pour vous introduire à la ballade philosophique que l'Atelier Résistance vous propose en ce doux dimanche.


En effet, au delà de ces illustrations de nos vies quotidiennes, réfléchir à notre lien aux autres espèces vivantes que nous exploitons pour leurs peaux ou pelages, que nous tuons par désagrément, que nous élevons pour manger, relève de la philosophie environnementale. Les notions d'anthropocentrisme, de biocentrisme et d’écocentrisme sont essentielles à cette philosophie. Ces termes sonnent-ils comme du charabia ou des formules des fausses sorcières d’Halloween? Pas de panique, c’est pour cela que nous sommes ici!


Les notions -anthropocentrisme, biocentrisme et écocentrisme (on répète pour retenir)- forment des pierres d’angles indispensables à une philosophie de résistance. L’Atelier Résistance vous propose de vous y introduire à l’aide du magnifique texte de la philosophe écoféministe Val Plumwood. Dans son récit fascinant contant sa rencontre presque fatale avec un crocodile lors d’une sortie en canoë, celle-ci nous livre ses réflexions sur la condition humaine, nos corps, notre animalité, notre lien avec les autres vivants et sur le récit dominant qui entourent ces sujets. Nous vous recommandons chaleureusement la lecture complète (ici : https://www.terrestres.org/2019/01/16/loeil-du-crocodile/) et vous en proposons quelques extraits ici pour construire notre réflexion de résistant autour du biocentrisme.


Au moment du face-à-face avec le crocodile, Val Plumwood explique avoir repris conscience d’un aspect de notre humanité presque oublié :

“Le fait que nous soyons de la nourriture – des corps roboratifs et bien juteux – est loin de constituer un détail ou une caractéristique anecdotique de l’identité humaine. Au moment où je plongeai mon regard dans celui du crocodile, je pris pourtant conscience que j’avais négligé cet aspect essentiel de l’existence humaine lors de mes préparatifs, et nettement sous-estimé la vulnérabilité qui était la mienne en tant qu’animal comestible.

(...)

Bien sûr je savais – d’une façon très abstraite, très lointaine – que les humains sont des animaux et qu’il arrivait exceptionnellement qu’ils se fassent dévorer au même titre que d’autres animaux. Je savais que pour les crocodiles, j’étais de la nourriture, et que mon corps, comme le leur, était fait de viande. D’un certaine manière, je l’ignorais pourtant et en rejetais absolument l’idée. Le fait de constituer pour d’autres de la nourriture m’avait en quelque sorte toujours semblé irréel. Ce n’était plus le cas tandis que, perchée sur mon petit canoë sous la pluie battante, je fixai du regard les beaux yeux pailletés d’or du crocodile. Avant ce moment, j’avais conscience que j’étais de la nourriture de la même façon abstraite et désincarnée que je savais que j’étais un animal et un être mortel. Mais à l’heure de vérité, le savoir abstrait devient concret. Qui voit soudain se dresser devant lui l’image de sa propre mort – jusqu’alors lointaine, nébuleuse et étrangère mais désormais terrifiante dans sa résolution en technicolor – lui jette un regard hébété et se retrouve le souffle coupé par l’incrédulité : se pouvait-il vraiment que cette puissante créature ignorât le statut spécial qui m’était accordé et entreprît de me dévorer ?”


Ce statut spécial auquel Plumwood renvoie, désigne précisément le premier terme duquel nous traitons : l’anthropocentrisme. Elle le définit habilement comme “notre récit dominant – qui soutient que les humains, faits d’esprit, sont différents de et supérieurs à toutes les autres créatures”.


Plumwood décrit combien l’expérience avec le crocodile fût bouleversante, mais aussi rare étant donné que ce récit anthropocentrique a pénétré toutes nos consciences et sociétés, non seulement mentalement (dans nos façons de nous considérer en tant qu’humains et de considérer les autres animaux), mais aussi matériellement, dans l’éradication (rappelons-nous que nous en sommes à l’énième extinction d’espèces) de nos prédateurs et de tout autre être vivant gênant ou désagréable à la vie humaine (remember les araignées?). Ceci engendre une spirale négative, renforçant toujours plus l’héritage anthropocentrique :


“Ainsi, et en l’absence d’une expérience plus globale de la prédation, nous en sommes venus à considérer cette dernière comme une pratique que nous infligeons aux autres, les inférieurs, mais qui ne nous est jamais infligée. Nous en sommes toujours les vainqueurs et jamais les victimes, nous connaissons le triomphe mais pas la tragédie, nous faisons l’expérience de notre identité véritable en tant qu’esprits, et non en tant que corps. Ce faisant, nous intensifions et renforçons l’illusion de notre supériorité et de notre isolement. Et dans la mesure où nous avons largement expurgé notre quotidien de la possibilité d’être corrigés, les expériences susceptibles de dissiper l’illusion se font de plus en plus rares.”


Mais pourquoi est-ce que ce récit anthropocentrique est-il si dangereux? Et pourquoi est-ce si important de le déconstruire et d’arrêter cette spirale? Quelle importance pour la lutte environnementale? Plumwood l’explique par la dichotomie homme/nature qui sous-entend cette vision de l’Humain et sa place parmi les vivants et comment celle-ci est responsable pour la crise environnementale actuelle :


Le dualisme homme/nature est le produit d’une culture occidentale millénaire qui situe l’essence humaine dans l’ordre distinct de la raison, de l’esprit ou de la conscience ; ordre qu’elle sépare radicalement d’un autre qui lui est jugé inférieur et qui comprend le corps, l’animal et le pré-humain. Des sous-exemplaires de l’humanité – tel que les femmes, les esclaves et ces Autres appartenant à des ethnies différentes que l’on appelle « barbares » – relèvent de cette sphère inférieure à un degré plus avancé dans la mesure où on suppose qu’ils sont dotés de moins de raison, mais davantage marqués par des éléments « animaux » comme la corporéité et l’émotivité. Le dualisme homme/nature considère non seulement que l’être humain est supérieur au non-humain, mais encore qu’il diffère de ce dernier par essence. La sphère inférieure n’existe alors qu’en tant que ressource pour l’ordre humain supérieur. Pareille idéologie a servi la culture occidentale en ce qu’elle lui a permis d’exploiter la nature sans contraintes, mais elle a aussi suscité de dangereuses illusions en escamotant l’intégration de l’humain au monde naturel et sa dépendance envers lui. Ce fait est manifeste dans le déni que nous opposons à notre inclusion dans la chaîne alimentaire, ainsi que dans la façon dont nous réagissons à la crise écologique.

Le dualisme homme/nature est une distinction à double tranchant, qui brûle pour ainsi dire par les deux bouts le lien reliant l’humain au non-humain. En effet, là où l’essence humaine apparaît désincarnée, désincarcérée et discontinue du reste de la nature, la nature et les animaux sont perçus comme des corps sans esprit, exclus des champs de l’éthique et de la culture.


Alors comment faire et vers où aller? Quelles sont les pistes à suivre? Quelle serait une manière alternative d’envisager notre propre Humanité et notre place et relation vis-à-vis des milliers d’autres espèces avec qui nous partageons cette planète? C’est ici que vient s’opposer à l’anthropocentrisme, la vision du biocentrisme. Celui-ci invite à donner une reconnaissance à la valeur intrinsèque de chaque être vivant, de manière égalitaire, autant à chaque humain, qu’à chaque éléphant, papillon ou araignée s’installant dans nos maisons, et cela indépendamment des services que ces derniers rendent à l’espèce humaine. Le biocentrisme invite à troquer notre regard condescendant sur les autres espèces pour un autre plus bienveillant en renouant avec notre place de vivants parmis les vivants. Plumwood nous en donne l’illustration à travers son récit :


À travers l’œil du crocodile, j’avais plongé dans ce qui ressemblait aussi à un univers parallèle, régi par des règles toutes autres que celles ayant cours dans « l’univers normal ». Ce territoire-là, rude et étranger, était l’univers héraclitéen dans lequel tout fluctue, dans lequel nous vivons la mort des autres et mourrons leur vie : l’univers figuré sous les traits de la chaîne alimentaire. Dans cet univers parallèle, je m’étais soudain métamorphosée en un petit animal comestible dont la mort n’a pas plus d’importance que celle d’une souris. Et au moment où je me mis à me considérer comme un gibier, je me rendis compte encore avec stupéfaction que j’habitais un monde sinistre, implacable et déplorable qui ne ferait pas d’exception en ma faveur, aussi intelligente puissé-je être, car comme tous les vivants j’étais faite de viande – j’étais pour un autre être une denrée nutritive. (…)

Nous découvrir à nouveau comme des corps pris dans des réseaux écologiques, similaires aux autres animaux plutôt que supérieurs à eux, est un défi majeur pour la culture occidentale au même titre que le fait de reconnaître chez les animaux et dans le monde non-humain l’esprit et la culture qui s’y trouvent. De la double face du dualisme homme/nature surgit deux tâches qu’il faut désormais mener à bien : reformuler la vie humaine en termes écologiques, et reformuler la vie non-humaine en termes éthiques.


Ce que Plumwood nous propose est donc de se reconnecter avec notre histoire, notre descendance Darwinienne et nous reconsidérer en termes écologiques et évolutionnaires, parties d’une longue chaîne de vivants et d’une chaîne alimentaire s’étendant dans le temps et l’espace et nous dépassant grandement (on retourne vers le spiritualisme résistant du blogpost passé : vous voyez? Tout est lié! De plus, suis-je la seule à avoir “C’est l’histoire de la vieeeeeeeeeeeeeee” du Roi Lion en tête, à présent?). Elle nous invite à briser le rapport de parasite que nous entretenons avec notre belle planète que nous confondons avec un puits de ressources à vider et de réapprendre à habiter cette planète selon des principes de mutualisme, d’égalité, de soutien entre les humains et toutes les autres belles bêtes de la chaîne alimentaire, s’échangent des ressources et s’alimentant réciproquement. Selon elle, une bonne vie humaine “serait celle dans laquelle nous assurerons notre subsistance en reconnaissant ce qui nous lie à ceux dont nous nous repaissons, sans oublier que tout un chacun est aussi davantage que de la nourriture et en acceptant d’être à notre tour de la nourriture pour d’autres”.


En ce qui concerne le dernier terme, l’écocentrisme, celui-ci pourrait être considéré comme un pas de plus dans le biocentrisme en reconnaissant également une valeur, non seulement à chaque vivant individuellement, mais également aux écosystèmes, aux communautés biotiques dans leur ensemble.


Et voilà, maintenant que vous en savez tout sur ces trois notions, nous vous laissons avec un tout dernier extrait à méditer, tiré de ce texte aux mots beaux et justes (que, à nouveau, nous vous encourageons à lire en entier car nous en avons que partagé une partie ici par soucis d’économie) :


La perspective du crocodile est celle d’un œil ancien, un œil évaluateur et critique susceptible de jauger la teneur de la vie humaine et d’en révéler les déficiences. La voix des crocodiles vient d’un lointain passé, couvrant un laps de temps qui a vu naître et s’éteindre de nombreuses espèces. C’est une voix que nous avons besoin d’entendre, mais que nos fêtes assourdissantes et notre auto-satisfaction criarde étouffent de plus en plus. Le fracas des guerres humaines, surtout, la rend imperceptible.(…)


Gros bisous sur vos écailles et à dimanche prochain!


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